Merci Saint Expédit
San Telmo
Buenos Aires
République Argentine

Saint Expédit est supposé être un martyr du IIIe siècle. Il était connu dans le royaume des Deux-Siciles depuis le XVIIe siècle et dans ceux d’Allemagne du Sud au siècle suivant. C’est au milieu du XIXe siècle que son culte se développe en France au point de connaître un succès important. Il y est progressivement tombé en désuétude mais diffuse encore sa présence discrète dans la plupart des départements du nord, de l’ouest et du sud de notre pays. A la Réunion, il a été introduit dans les années 1920 et pour des raisons différentes a connu une réussite dont tous nous pouvons voir, au bord des routes, le rouge et monumental salut.
Cette réalité est d’abord une présence. En soixante dix ans, elle s’est transformée dans ses apparences. Celles-ci sont l’expression du jeu des visibilités qui se sont inscrites dans l’imaginaire de chacun à partir des expériences de la misère, du racisme et du colonialisme puis transfigurées par le replâtrage départementalisateur qui fait la Réunion d’aujourd’hui. Il s’agit pour l’essentiel d’enseignes existant depuis vingt ans à peine. Pendant ce temps, le plus grand nombre subsiste dans la nuit ancienne.
La nuit est cette entité véritable qui clôture la Réunion. Les ravines sont les lieux de ses entrées comme de ses sorties ; ses gardiennes, ses portes, ses démones. Des souffrances, il y a eu où corps et âmes étaient morcelés dans des épreuves partagées ; requises patience et colère, colère et patience ; incises aide et consolation ; promises réparation et pardon quand sévissent encore envie et vengeance ; savoir surtout que prier et négocier s’apprennent toujours.
Esquissons une problématique. Bien et Mal sont séparés et le repos est encore dans l’avenir. Cette dichotomie fonde le parcours de la traversée du désert, là où le temps fait l’espace et où l’espace est l’entre-deux. Chacun se sauve comme il peut. Quels sont les formes de ce sauvetage ? pour quel but ? dans quel re-fondement du lien humain ? etc..
Mais passons tout de suite à une ethnologie simple et descriptive. Car c’est sûrement ce que tout le monde croit attendre. Et rappelons une dernière chose : maladie, danger mortel ou intercession spéciale sont les motifs spéculatifs de la prise en charge par le rite du projet de la récupération du corps, encore une fois échappé à la domination et à la tyrannie du moi. Soumettre à nouveau le corps aux lois de l’échange, c’est lui rappeler le contrat d’union incarnée qu’il a contracté avec l’âme et qui est le fondement scholastique de la personne. La fonction essentielle du rite est donc de rappeller le corps au silence.
1 — Le maniement de saint Expédit et des autres
" Il aime tout le monde, sauf quand quelqu’un fait le mal. Pour être avec saint Expédit, il faut être propre " (R25). " Moi, j’avais peur de ce saint. On nous a éduqué comme ça. On invoque pas à tort et à travers " (R57). " Quand on adore saint Expédit, il faut connaître quoi faire " (R46). " C’est un saint très sérieux, très respectueux. Il est vif et rancuniaire. Si vous connaissez pas l’adorer, il est vif et il est méchant " (R51). " Saint Expédit c’est un saint qui est vraiment… euh…, qui accorde énormément. A condition de bien le manier " (R70). " Moi, mi joue pas ék ça. C’est sacré. Ca apporte la paix et bana quand ils prient, i apportent toutes les affaires qu’ils veut. Si on joue ensemble i va retourner contre vous " (R87).
Comme disent les réunionnais, " travailler " avec saint Expédit n’est pas une mince affaire. Il faut savoir le " manier ".
Il y a d’abord sa réputation qui fonctionne comme une légende incessamment transmise puisque la quasie totalité de nos informateurs affichent ou avouent en avoir une certaine crainte voire une crainte certaine. Elle ne demande même pas la croyance à ce qu’elle raconte puisque son contenu manifeste est diffus, disséminé chez tout un chacun ; il lui suffit seulement qu’on la répète, en mots, en conduites sociales, en cérémonies plus ou moins élaborées. Au fond, la légende de saint Expédit est efficace et c’est ce qui suffit. Et l’élément fondamental de son efficacité, c’est sa transmission, sa tradition ; sa capacité à perdurer dans le jeu de ses transformations.
Il y a ensuite les conditions de son utilisation.
Un nombre significatif d’informateurs évoquent l’expression " il faut être propre ". C’est une nécessité, manifestement un devoir qui interpelle l’être et qui une fois accompli le garantit a minima du sérieux de ses prétentions à se mettre en rapport avec la divinité. Selon une temporalité variable, généralement d’une semaine à un peu plus ou un peu moins, on s’astreint à une période d’abstinence (" un carême ") scrupuleuse concernant en particulier la nourriture (proscription de viande) et la sexualité (proscription de relations sexuelles) comme ses corollaires (éventualité de menstruation). Ces conditions qui expriment l’œuvre de la volonté et donc d’un sens moral conséquent dans un cadre socio-culturel déterminé sont l’équivalent d’une cérémonie purificatrice.
C’est aussi un sacrifice. Ces préparatifs sont cependant connus car ils sont semblables à ceux utilisés dans ce que nos informateurs croient savoir de ce qu’ils appellent " la religion malbare ".
La sensibilité de son usage implique certaines conditions qui sont autant de rituels supplémentaires.
1-1- " On l’adore en chrétien et d’autres l’adorent comme un dieu malbar " :
" C’est les malbars qui adorent ça beaucoup. On voit car n’a des saint Expédits qui ont comme une écharpe ou un manteau et là c’est plus malbar " (R40). " Il faut brûler le camphre et n’en a des personnes qui comprend ça et qui brûlent la bougie pour faire du mal à zot prochain. Ceux qui brûlent le camphre, ils adorent en malbar " (R46). " On mangeait pas de viande, pas de relations sexuelles avant, pas de règles, il faut ça pour prier. Sinon, ça retourne sur ou. Quand on fait un cérémonie malbare, on mange pas de viande. C’est comme un carême [...] saint Expédit c’est un saint catholique et malbar " (R53).
Un certain nombre d’informateurs pensent effectivement que saint Expédit " travaille " pour le christianisme comme pour l’hindouisme. La différence tient à leurs yeux dans le rituel et dans l’intention et la nature de la demande.
a)- " en chrétien " :
Saint Expédit est censé faire " le bien " mais cette fonction possède son envers : " il peut faire le mal ". Chacune de ces deux possibilités est ordonnée selon un rituel particulier pour chacune de ces deux options.
" En chrétien ", saint Expédit est prié pour obtenir " une grâce ". Cette dernière a, selon les cas, un pendant : la " promesse ". C’est un engagement moral plus ou moins durable. Par ailleurs, des prières comme le " Notre Père " ou le " Je vous salue Marie " semblent fonctionner comme la garantie d’une conformité ; expression d’un acte de foi " en catholique ". Enfin, le rituel de la bougie et du bouquet de fleurs reste la condition de l’ouverture de la communication avec la divinité.
Il n’empêche que même " en chrétien ", on utilise saint Expédit pour nuire à son prochain. Aucun de nos informateurs n’a revendiqué la responsabilité d’une attaque directe ou indirecte. Mais tous ont évoqué des expression courantes (" attende, mi ça brîle un bouzie pour ou ", etc.) dont le but est d’intimider voire de distiller la crainte. Certains autres ont exposé le principe dit de révélation de " la vérité ". Forme négative, détournée par laquelle ils se convainquent eux-mêmes du résultat de leur entreprise lorsque le comportement de la personne incriminée change ou lorsqu’il lui arrive, à elle ou à ses proches, des difficultés, " des accidents " plus ou moins graves.
b)- " en malbar " :
Là aussi, saint Expédit est censé faire " le bien " mais la tendance des déclarations des informateurs est orientée vers " le mal ". Il existe une association persistante entre malbar et mal.
Dans la perspective du " bien ", saint Expédit est également sollicité pour obtenir des " grâces " dont le contenu est classique : " guérison ", " travail ", " chance ", etc.. Les prières " en tamoul " ou en " malbar " ne sont pas spécifiées. Le " Notre Père " et le " Je vous salue Marie " sont pareillement employées. Certains informateurs nous ont affirmé que parler " en créole " ou " en français " était " la même chose " que prier en malbar. Par contre, l’usage d’autres médiums comme " le camphre ", " le coco ", " les bananes ", " les cigarettes ", " couper un coq ", etc... mais n’excluant pas forcément bougie et fleurs, était fréquent. Enfin, une préparation par une période d’abstinence : " le carême " est souvent revendiquée. L’on peut supposer à partir de là que le coco qui est généralement " cassé " contient la pureté qu’est son eau en tant qu’elle a toujours été protégé des mauvaises choses et n’a jamais touché la terre.
Dans la perspective du " mal ", les éléments ci-dessus sont repris in extenso et attribués projectivement aux techniques de la sorcellerie. Nous savons qu’existent des préjugés anciens contre les malbars en général et leurs pratiques religieuses en particulier qui les assimilent au négatif, au désordre, à la peur.
2- Le maniement comme corps-langage :
Au mal, on cherche donc à porter remède en se mettant sous la protection d’une surnature dont la réputation de puissance est connue. Prières, offrandes, rites, pèlerinages sont les moyens classiques de la demande comme de la consolation (Lambert, 1997). Promesse est la voie fondamentale de la réparation (qui réintégre) pour un nouveau départ.
La réussite de la " relation " avec saint Expédit n’est pas qu’affaire de rituel plus ou moins ordonné. Elle n’est pas davantage dans la valeur des objets propitiatoires, pas plus dans ceux promis puis donnés. Elle est dans le caractère inspiré d’un marché fondé sur la confiance. Cette dernière a besoin des preuves que seul le corps sait donner car le corps ne ment pas. Les abstinences alimentaires et sexuelles sont notamment les visibilités ascétiques qui éclairent les chemins de la sainteté et facilitent l’approche du dieu. Le miracle ou ce qui y ressemble est l’esprit de cette rencontre. Pendant tout le déplacement de l’Un vers l’Autre, tout un enchaînement contractuel s’est produit. L’engagement est la promesse qu’il faut tenir ; il est le don du retour, l’offrande corporelle qui fait honneur à la parole. Les fleurs, les bougies, les boîtes, les tissus et les ex-voto en faïence incarnent l’accomplissement du parcours : on est venu payer la promesse. L’insistance des témoignages à rappeler la sévérité de saint Expédit en cas de manquement distille le souvenir de rapports sociaux marqués trop souvent par la duplicité et le mensonge. Payer, c’est donc délier la promesse. Par là, on ré-intégre ses limites corporelles pour redevenir un être animé (Charuty, 1992). Les oratoires sont donc ces lieux de passage, intermédiaires entre deux mondes, qui rendent au pèlerin cette partie de lui-même sans laquelle il ne pouvait être, ni vivant ni mort. Rendu pleinement à son intégrité révélée, corps et âme réintégrés, image habitée, on peut maintenant diffuser la véritable contrepartie du service rendu en se faisant le prosélyte de l’efficacité du saint. Témoignages qui ajoutent à sa réputation et le saturent de crédibilité, en même temps que son zélateur tire, auprès de son entourage comme de son voisinage, prestige et envie.
C’est là que les choses commencent et recommencent. Ce qui s’exhibe, c’est l’Eternel Retour que la pensée consciente refuse, espérant encore mettre un ordre dans un monde conçu " comme un effet (et un bienfait) de la volonté divine " (Albert, 1989). Or, tout le problème de la théodicée est d’expliquer le mal et la souffrance qui résultent de cette querelle entre la pluralité du corps avec ses mille vélléités pulsionnelles et l’obstination interprétative de la pensée nous reprenant toujours dans la désignation de nous-même. Le principe d’identité associé à la conscience, la chaîne signifiante du langage, ne peuvent se solidariser avec les forces obscures et muettes du corps. Tout est masque et simulacre : l’univers est parodie et l’être est simulation.
Pourtant, inspirée par le corps, la souffrance est jugée par le langage comme une figure du mal. Elle est le signe puissant – parce qu’excessif – de l’impuissance à agir comme à dire. Rejeté en soi-même, on se sent victime, puni de quelque chose. On goûte son propre jugement, sa propre condamnation. On s’empoisonne. On est la honte qui colle à l’âme des humiliés. La mésestime de soi et la culpabilisation occupent la scène pour des représentations innombrables mais toujours similaires.
Dans la réalité d’un monde violent – et la Réunion à grands spectacles n’y échappe pas, chacun est amené à souffrir du faire-souffrir, réel ou fantasmé, manigancé par les " méchants " (Ricoeur, 1994). Sont " méchants " tous ceux qui nous ont fait du mal et par extension tous ceux qui nous ont fait du tort. Ces derniers, les plus nombreux, sont ceux dont l’existence est la source même de nos envies (comme de nos dépits) qui réveillent notre vengeance. Alors que nous dormions, leur joie impudique nous a réveillé et nous a fait reconnaître l’envie dans notre regard mortifié. L’envie est un affect et le Petit Robert nous en donne cette définition : " sentiment de tristesse, d’irritation et de haine qui nous anime contre qui possède un bien que nous n’avons pas " (p. 664). Quant à la vengeance, elle consiste en un " dédommagement moral de l’offensé par punition de l’offenseur " (p. 2072).
A la Réunion, envie et vengeance sont deux des masques de la persécution. Les démons qui les habitent s’entendent à propager la fermeture à l’autre et le recours sans patience à l’action. La fausse monnaie de leurs simulacres accentue les figures sans contour du morcellement. Le corps apparaît projeté hors de lui-même, assoiffé de reconnaissance, errant dans la démesure sans limite. Pourtant, les démons ne peuvent se passer de la chair qu’ils s’évertuent à nier. La chair des passions, des désirs, des envies et des vengeances s’obstinent, en effet, à se dire dans des pérégrinations qui dérivent voire métabolisent l’agressivité. C’est là sa fonction la plus banale mais ce n’est pas la seule.
L’ambiguïté du personnage est effectivement source d’équivoque. On a souvent dit que saint Expédit se situe entre catholicisme et hindouisme. Cela est abusif car il n’y a pas de syncrétisme. Il n’y a pas de métissage. Dans le cadre d’une religiosité transmise en tant qu’elle procède d’un environnement culturel, des attitudes adaptées aux besoins du jour bricolent des machines à soulager les souffrances. A partir des " pièces " tirées notamment de la foi et de la pratique chrétienne, on a essayé de se rendre favorable les puissances invisibles qui faisaient à la fois les peurs et les espoirs.
Partant de ce principe, les capacités de métamorphose de saint Expédit ont pu être exploitées. Mais réciproquement, indéfinissable génie de la simulation, il n’a pas d’autre identité que celles que lui confèrent ses multiples métamorphoses. C’est là que se saisit l’équivoque de son personnage. Et c’est dans et par cette équivoque qu’il opère pour ceux qui le sollicitent le double langage de la sérénité comme de la crainte. Il est le tiers dont le regard venant d’un autre monde fait irruption dans les consciences morales et les demeures conjugales. C’est en s’identifiant à ce regard que les solliciteurs tentent d’accéder à ce qu’ils espèrent recevoir, convoiter ou condamner chez autrui.
Surgissant tantôt comme un saint tantôt comme un démon, saint Expédit manifeste le débordement du principe d’identité. Sa pluralité souligne combien son identité peut se disperser en une série de métamorphoses. Cette affirmation, en cohérence avec les témoignages recueillis, montre qu’en un seul nom se cotoient plusieurs configurations. Etrangeté, inquiétante comme bienveillante, saint Expédit marque la place interdite de l’Autre, du Mort, du Tiers. Sans identité stable, il est toujours inégal par rapport à lui-même et nul ne peut l’aimer complétement.
Le dévot le sait qui se sent constamment pris dans la croisée de deux regards diamétralement opposés : le regard anonyme, indiscret et interpétant des foules réunionnaises et celui, acéré, du saint métamorphe. Tout se passe comme si l’un et l’autre regard allaient dénoncer les pensées indésirables de leur auteur pour les retourner contre ses intentions affichées. Originellement invoqué au singulier, saint Expédit ne peut donc apparaître que diffracté sous une forme plurielle. Or c’est par là que le dévot touche à l’intensité de sa propre ambivalence. La déformation ainsi obtenue, même fugitive, met en relief les détails qui lui échappaient jusqu’alors et il croit enfin voir ce qu’il était venu chercher. La discrimination des petits détails est ce pouvoir qui révoque la contrainte obsessionnelle et suspend la violence en en desserrant l’étau. C’est en croyant qu’il voit et tout ce qui arrivera ensuite dans l’ordre quotidien (par déplacement) sera le signe de cette révélation.
Manier saint Expédit est une formule, en somme, liturgique. Le bon maniement ne vient ni de l’opération ni du résultat, il est tout entier dans une gestuelle hypertrophique à laquelle il suffit de s’identifier. Re-découvrant la main, on ne se sent plus impuissant ni exilé, mais recueilli et guéri par l’hospitalité de sa propre œuvre qui confère intimité et repos. Saint Expédit tient la croix pour montrer la main. La main est le centre du corps et elle passe son temps à nous le rappeler.
Philippe Reignier
St Gilles les Bains, 14 novembre 2000
Intervention aux XIIèmes Journées des SMPR & UMD
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source
http://amis.univ-reunion.fr/Conference/Complement/141_expedit/stexpedit2000.html